Life of Pi

ou comment j’ai perdu deux ans de ma vie professionnelle

En mars 2005, c’est avec Hong Kong que se termine pour moi la longue tournée de promotion du Long dimanche. La Warner ayant été fort généreuse (36 M€, ce qui est énorme pour un film en langue française…), je me suis senti l’obligation d’accompagner le film partout, c’est-à-dire dans 33 villes de par le monde, de Moscou à Washington, de Varsovie à Pékin, de Stockholm à… Roanne.
Distribué par Warner Independant (qui n’existe plus aujourd’hui), ce film français a été « vendu » plutôt comme un film américain, la bande-annonce internationale ronflante annonçant avec la voix caricaturale typique USA « from the director of Ameliiiiiiie… »
Ce qui fait que les publics partout dans le monde ont été un peu confusionnés, ne sachant pas s’il s’agissait d‘un film français ou ricain, et que les résultats ont été en dedans des espérances de la Warner. 4 millions et demi de spectateurs de part le monde à rajouter aux 4 millions et demi de la France. Tout de même pas mal pour un film français. D’ailleurs, la Warner, fière de ce film, l’a placé dans le coffret « 85 ans d’histoire de la Warner » parmi 85 chef-d’œuvre de tous les temps, Kubrick, Huston, et autres Eastwood…
Juste à la sortie du Long Dimanche, en octobre 2004, la Warner m’avait proposé la réalisation du cinquième opus des aventures d’Harry Potter. Au cours d’un déjeuner chez Pierre Gagnaire à Paris, tous les grands pontes de la Warner étaient là autour de la table à attendre ma réponse. J’imagine qu’ils espéraient un « oui » enthousiaste… Pourtant l’idée de passer deux ans sur un film où tout l’univers existait déjà, costumes, décors, casting, etc. etc., où la marge de manœuvre allait être plus que réduite, puisque surveillée par l’auteur elle-même, ne m’excitait guère. Probablement déçus par mon attitude, ils n’ont pas attendus le délai de réflexion que j’avais demandé, et ont engagé un réalisateur de télé anglais, prompte à suivre sagement leurs désirs. (Je suivais de près les aventures du tournage de l’opus suivant, puisque mon opérateur Bruno Delbonnel fut engagé…) Donc pas de regret. « Entre deux voies, choisis la plus difficile ». Dire oui à Alien avait été en son temps la voie difficile, dire « non » à Potter était également la voie la plus difficile, parce que c’était renoncer à beaucoup d’argent et de prestige…
Seulement voilà, pas d’idée personnelle en remplacement.
Il se trouve que j’avais lu un livre dont j’avais parlé en promotion comme d’une histoire que j’avais adoré, mais que je n’aimerais pas adapter, car trop précis et sans marge de liberté… Life of Pi de Yann Martel, auteur canadien, plus de trois millions d’exemplaires vendus en Amérique du Nord.
Coup de fil de mon agent américain, la Fox (pour qui j’avais réalisé Alien), qui avait lu ces interviews, me demande si je suis sûr de ne pas vouloir adapter ce bouquin. Ils ont rencontré Alphonson Cuaron, ainsi que Nigth Shamalan, natif de Pondichéry où se passe le début de l’histoire, et ne se sont entendus ni avec l’un ni avec l’autre. Tout Hollywood veut ce deal. L’histoire est magnifique.
Un petit enfant indien, dont le père dirige le zoo de Pondichéry, connaît par cœur les mœurs des animaux. Un jour, son père décide d’émigrer au Canada et de déménager son zoo. Les voilà partis en cargo. Explosion, naufrage, disparition des parents, l’enfant se retrouve sur une embarcation de secours avec un zèbre, une hyène, une guenon, et sous la bâche : un tigre. Bientôt il ne reste que l’enfant et le tigre… Réfugié sur un frêle esquif bricolé, en remorque de la barque, l’enfant va devoir survivre, grâce à ses connaissances des animaux, face au fauve. Histoire de volonté, d’espoir, de lutte, bref encore une histoire de « petit Poucet » luttant face à un ogre, sujet de tous mes films.
Me voici à Hollywood, face à un producteur, ancien surfeur quinquagénaire barbichu fort sympathique, grand collectionneur d’art naïf, Gill Netter, et Elisabeth Gabler, dont la cote est grande puisqu’elle vient de produire Le diable s’habille en Prada qui cartonne. Je retrouve également Tom Rothman, maintenant patron, grand gaillard feuje New-Yorkais, d’un mètre 90, les pieds souvent sur le bureau, qui parle toujours aussi fort en postillonnant et vous écrasant dans un « hug » chaleureux.
Je fais part de mon désir d’écrire le script moi-même, avec Guillaume Laurant (notre nomination aux oscars pour le meilleur scénario et le Bafta gagné sont preuve d’absolue compétence…) Je fais un carton durant le meeting (comme les producteurs l’indiqueront dans Variety), et me voici engagé.
Nous écrivons le script avec Guillaume avec grand plaisir et facilité. Contrairement à ce que j’avais pensé, nous trouvons moyen d’apporter des choses personnelles, d’esquiver les pièges, et nous rendons notre copie, acceptée avec enthousiasme par toute la Fox. Les producteurs nous demandent simplement de réintégrer un chapitre racontant la découverte d’une île carnivore étrange, que nous avions coupé (avec l’assentiment de l’auteur) et de réintégrer la foi de Pi envers trois différentes religions, que j’avais également excommunié, ne désirant faire aucun compromis de ce côté. Après concertation avec Guillaume, nous décidons de réintégrer la foi, certes, mais à l’envers, en la présentant de manière totalement négative. Idée acceptée par la Fox, qui parallèlement à l’époque, développait l’idée d’une « Fox-faith », qui devait produire 10 films catho par an ! Il faut bien comprendre que le seul Dieu aux USA s’appelle dollar !
Me voilà en repérages en Inde, accompagné d’un line producer écossais, Iian Smith, réputé pour son expérience du pays, ayant produit La cité de la joie de Roland Joffé. Nous emmenons Bruno Delbonnel, mon opérateur, ainsi que Nigel Phelps, mon décorateur anglais sur Alien, Aline Bonetto étant occupée sur Astérix aux jeux olympiques. En quinze jours, nous visitons plusieurs villes, ports, zoos. Yann Martel m’avait promis que j’allais y rencontrer Dieu. Heureusement, je n’y ai attrapé que la colique…

On m’emmène également de Los Angeles en hélicoptère visiter les studios de Baja, à la frontière du Mexique, qui ont été construits pour Titanic. Endroit hallucinant, où s’alignent plateaux gigantesques inondables, au « fond » pouvant monter et descendre, piloté par ordinateur… (c’est ainsi qu’on a inondé les coursives du paquebot), machines à vagues énormes, etc. Mais je comprendrai vite, que bien qu’appartenant à la Fox, la location de ce site sera trop chère pour notre projet.

Car là est le problème : tout le monde s’attendait à un petit film cheap, un enfant indien, un tigre, de l’eau… Iian Smith tombe son devis : 85 millions de dollars !!! Car personne n’avait vraiment réalisé qu’il n’y a pas meilleur nageur qu’un tigre, qu’on ne pourra jamais confronter l’enfant et l’animal pour de vrai, et que le gosse, nécessairement chétif et amaigri, sera de tous les plans, sans cesse trempé, exposé au vent et aux intempéries ! Bref un cauchemar… Tout devra être fait en trucage. Pas question d’un tigre en image de synthèse, car l’histoire doit sentir le vrai, le sel de la mer, la puanteur des écailles de poisson, la peau tannée par le soleil, les poils s’arrachant par poignées…Bien entendu, pas question de tourner en vraie mer, donc fabrication d’un bassin, de machines à vagues réalistes, etc.
Ian Smith me demande de réaliser un storyboard, outil indispensable pour y voir plus clair, affiner le budget, comprendre ce qui sera trucage ou non. Je me lance dans une entreprise de titan, un travail probablement jamais fait jusqu’alors : Nigel Phelps me fait fabriquer une maquette de l’embarcation, un modèle réduit du tigre et de l’enfant, montés sur rotules, comme pour un film d’animation, qui me permettront de visualiser la mise en scène grâce à mon caméscope et de trouver les cadres.
Durant quatre mois et demi, je vais faire plus de 3000 photos, disposant mes personnages sur une mer de tissus bleu miroitant, les shootant sous tous les angles, choisissant les images et montant les séquences sur mon ordinateur, le tout redessiné par Maxime Rebière, storyboardeur ayant travaillé avec Chéreau, Polanski, Annaud et tous les grands, prenant le relais de Luc Desportes, (avec qui j’avais fait Amélie et le Long dimanche), qui se sentait moins à l’aise avec les animaux.

Grâce à ce storyboard, études comparatives furent faites avec Pitof d’un côté, Pierre Buffin de l’autre, chacun préconisant une technique proche à base de vrai tigre entouré de caméras numériques, « morphées » en une seule image comme de l’image de synthèse, mais avec un vrai animal pouvant être « tracké » sur une barque en mouvement permanent. Un cauchemar !!!
Pendant ce temps, je faisais plusieurs aller et retour à Los Angeles, chaque voyage en première classe coûtant une fortune, pour m’entendre dire qu’il fallait absolument réduire le budget ! Puis arriva une réunion surréaliste. Tom Rothman nous rassembla, Gil Netter, Elisabeth Gabler, et une demi-douzaine de responsables techniques de la Fox pour nous passer un savon mémorable. « All of you disapointed me, exept you » !!! hurlait-il en désignant mon malheureux interprète… Tout le monde autour de la table se pissait dessus et regardait ses pompes. Pour ma part, j’hésitais entre éclater de rire ou prendre la porte. Finalement, je lui déclarais que les grands studios ne savaient plus produire à coût raisonnable, que nous avions su faire Le long dimanche pour moitié prix, et que je me faisais fort de lui prouver. Sautant sur l’occasion, Tom Rothman me demanda de produire le film !
Retour en Europe. Mon équipe ayant fini Astérix et ayant découvert le studio d’Alicante en Espagne, nous voilà en train de lancer une étude européenne.
Tout d’abord, plusieurs mois furent nécessaires à établir un contrat et un budget pour l’étude elle-même.
Puis voyage à Alicante, études de plans de constructions de machines à vagues, inspirées de celles fabriquées en Louisiane pour Cost guard, modification des plateaux des studios espagnols, rencontres et budget fait par Thierry Leportier, le meilleur dresseur de fauves au monde selon Jean-Jacques Annaud. Un personnage fascinant, riche de sa passion si dangereuse… Puis plan de travail complet etc. etc.
Nous savions que le plafond que mettrait la Fox ne dépasserait pas 60 millions de dollars.
Enfin, notre chiffre tomba : 59 millions. Mais d’Euro… Comme chacun sait, le dollar était à cette époque au plus bas, et 59 M€, c’était exactement 85 millions de dollars ! Si notre étude avait été faite à la création de l’Euro, quand Euro et dollar était à parité, notre étude passait.
Je compris donc que le projet avait du plomb dans l’aile, et me jetais dans l’écriture de Micmacs à Tire-larigot. Le malheureux Gil Netter quant à lui me relançait sur d’autres solutions… J’ai compris à ce moment que je pourrais passer le reste de ma vie à étudier Life of Pi, sans bien sûr être rémunéré (j’ai travaillé un an gracieusement). J’ai donc signifié mon abandon. Ma recommandation étant d’attendre quelques années, que l’image de synthèse progresse suffisamment qu’on puisse imaginer un tigre artificiel crédible.
J’ai lu récemment dans Variety que Ang Lee s’apprêtait à reprendre le sujet, et qu’il comptait engager un nouveau scénariste pour repartir à zéro. Bonne chance, vieux. Je sais que ce film existera un jour sur les écrans. La question est quand…

Jean-Pierre Jeunet

 

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